33.

Carroll fut introduit dans un intimidant bureau de directeur du Vieux Monde. Une haute bibliothèque vitrée remplie de livres anciens occupait entièrement l’un des murs lambrissés. Les autres murs étaient ponctués d’une succession de portes-fenêtres drapées de tentures cramoisies donnant sur un balcon en pierre grise.

Michel Chevron, un homme étonnamment petit, doté de traits chevalins ainsi que d’une tignasse couleur jais posée sur sa tête telle une kippa crépue, resta debout derrière son bureau. Il était de toute évidence imbu de lui-même et fier de son poste, ainsi que de tous les signes extérieurs de pouvoir qui l’entouraient. Un magnifique Fragonard était accroché juste derrière lui.

Dès que son assistant eut quitté la pièce, le banquier français se nit à pérorer dans un anglais aussi rapide qu’excellent. Il usait d’un ton froid et condescendant :

— Il y a un problème, monsieur Carroll. Un contretemps regrettable et indépendant de ma volonté. Je suis vraiment navré mais j’ai un important engagement chez Taillevent. Le restaurant, vous le connaissez, monsieur ? Mon emploi du temps de cet après-midi n’est pas fameux non plus… Je peux donc seulement vous accorder quelques minutes…

Arch Carroll éprouva une sensation de froid au creux de l’estomac, elle lui était familière et il tenta de l’ignorer mais, sa patience ayant déjà été mise à rude épreuve, il ne put se contenir plus longtemps :

— Très bien. On va le faire à ma manière, alors. Je n’ai pas plus de temps à perdre que vous…

Le banquier se mit à sourire d’un air dédaigneux.

— Monsieur, vous ne semblez pas comprendre dans quel pays vous vous trouvez. Vous n’êtes plus en Amérique. Vous n’avez pas lemoindre pouvoir, ici. J’ai consenti à vous recevoir uniquement dans un esprit de coopération.

Carroll plongea la main dans la poche de sa veste et en sortit une enveloppe kraft qu’il jeta sur le bureau de Chevron.

— Ça tombe bien, que vous parliez de coopération. Voilà un mandat dûment signé. Un mandat d’arrêt délivré contre vous par la police française. Signé par le commissaire Blanche, de la Sûreté. Vous êtes mis en examen pour, entre autres, extorsion, corruption de fonctionnaires et abus de confiance. Vous me voyez très honore d’être celui qui vous annonce la nouvelle…

Michel Chevron se laissa tomber pesamment dans son fauteuil. Il semblait soudain ratatiné, ridé, comme un accordéon vidé de son air. Il tenta de faire bonne figure :

— Très bien, monsieur Carroll. Je comprends. Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite, exactement ? Quels renseignement ! désirez-vous me soutirer ?

Carroll s’installa confortablement dans un fauteuil, de l’autre côte du bureau de Chevron.

— Pour commencer, j’aimerais que vous me parliez du marche clandestin en Europe et au Moyen-Orient. Je veux des noms, des lieux, des dates précises. J’ai besoin de connaître la structure de ce marché et les capitaux concernés.

Chevron s’éclaircit la gorge.

— Vous ne savez pas ce que vous dites, ce que vous exigez de moi. Nous parlons de milliards de dollars. Nous parlons de personnes loin d’être recommandables.

Chevron se cala dans son fauteuil et Carroll remarqua que de minuscules gouttes de sueur luisaient sur son front. Son impressionnante chevelure noire paraissait avoir perdu sa couleur. Pour la première fois depuis son arrivée à Paris, Carroll se sentait détendu et confiant.

— Soyez pas si timide. Je vous écoute.

À cet instant précis, les portes en chêne du bureau s’ouvrirent à la volée.

L’espace d’une seconde interminable, Carroll crut que ce qui s’était produit à Wall Street se répétait à Paris.

Trois hommes armés apparurent, chacun d’entre eux brandissant un pistolet mitrailleur. Derrière eux, dans le couloir étroit, l’assistant blond de Michel Chevron semblait collé au mur.

Carroll plongea au sol, tandis que des éclats de verre et de bois volaient partout autour de lui, dans le bruit des rafales d’armes automatiques.

Du coin de l’œil, il vit Michel Chevron s’élever dans les airs de façon surnaturelle et rebondir contre un mur lambrissé, au milieu de gerbes de sang.

Les assaillants reportèrent alors leur attention et leurs armes sur le policier new-yorkais. Lequel se jeta à travers une porte-fenêtre donnant sur le balcon…

Il se retrouva à terre, au milieu d’éclats de vitre et de bois, un froid âpre et mordant lui cinglant le visage, et il se releva tant bien que mal, sentant les morceaux de verre lui taillader la peau des mains plus profondément à chaque mouvement.

Long et étroit, le balcon surplombait la rue de seize étages et faisait apparemment le tour de l’immeuble.

Dérapant sur le sol de pierre jonché de débris, Carroll courut vers l’angle le plus proche. Des rafales de mitraillette suivies de cris de terreur incrédules et de douleur s’échappaient des bureaux de la banque parisienne. Les armes toussaient et crachaient éperdument, sans relâche.

Des terroristes français ? Les Brigades rouges ? François Monserrat ?

Qui était informé de sa présence en ces lieux ? Des balles frôlèrent en sifflant le visage de Carroll, ébréchant le corps de pierre accroupi d’une gargouille.

Deux des tueurs s’étaient lancés à sa poursuite, leurs manteaux en cuir flottant derrière eux. Carroll leva son arme, fit feu. Le crépitement assourdi du silencieux se fit entendre.

L’homme le plus proche de lui porta les mains à sa poitrine, chancela et, basculant par-dessus le muret de pierre, alla s’écraser dans la rue.

— Oh, putain ! gémit soudain Carroll en s’agrippant l’épaule, où une balle venait de se loger.

Il passa en titubant l’angle suivant, faisant feu à plusieurs reprises pour inciter son poursuivant à se mettre à l’abri, puis se remit à courir sur une autre étendue de balcon à découvert, qui aboutissait brutalement à un mur de briques grises surmonté de solides barreaux en fer.

Il sentait le goût chaud et métallique du sang dans sa bouche.

Chaque inspiration lui lacérait la poitrine. Il éprouvait une douleur extrême, fulgurante, tout le long de son bras blessé.

Il allait mourir ici. À Paris.

Dans cette ville pleine des souvenirs de Nora.

Il vit le ciel s’éloigner doucement. Le soleil d’hiver n’était plus qu’un cercle dur et indifférent.

Carroll s’ébroua, se servit de son bras valide pour enjamber le muret du balcon. Il entrevit des voitures, seize étages sous lui. Et du béton, froid et aussi gris que le visage d’un croque-mort…

Il atterrit sain et sauf sur une terrasse, deux mètres plus bas, mais son épaule blessée heurta sauvagement une dalle de granit. Violente, inhumaine, la douleur lui explosa dans la tête, le mettant au supplice. Aveuglé par la souffrance, il s’obligea à avancer en vacillant jusqu’à une porte-fenêtre qui s’ouvrit lorsqu’il s’appuya dessus.

Il saignait abondamment. Il regarda autour de lui. Il se trouvait dans une réserve pleine de sacs de courrier.

Les jambes tremblantes, Carroll s’accroupit et attendit. Il n’avait aucun endroit où se cacher, dans cette pièce. S’ils le trouvaient maintenant…

Ses pensées étaient confuses. Son esprit embrouillé, presque inutile. La seule chose qui vivait encore en lui était un sentiment de rage. Sur son front, ses joues, dans sa nuque, des éclats de verre le brûlaient. La tête lui tournait et il avait envie de vomir.

Des coups de feu et des hurlements continuaient à retentir dans l’immeuble du siège de la Société générale. Puis des sirènes de police se firent entendre, dans le lointain. Carroll ôta sa chemise et en emmaillota son bras en sang.

Michel Chevron ne révélerait plus rien du puissant marché clandestin en Europe et au Moyen-Orient. Et pas davantage sur l’identité éventuelle des membres de Green Band.

Carroll ne tenait plus debout. Il s’affaissa contre un mur en plâtre laissa retomber sa tête entre ses genoux.

Vendredi Noir
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